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jeudi, 14 janvier 2010

Dans le rapport Tessier, il y a

Ma lecture complète du rapport Tessier, après une première réaction quasi épidermique, s'attache à pointer deux problématiques :

- en quoi le rapport fait-il avancer réellement la question de la numérisation du patrimoine écrit ? Et pour quels accès ?

- quelle est/sera la place des bibliothèques dans le futur dispositif ? Et quel rôle sera dévolué aux bibliothécaires ?

Les fleurs : un rapport d'une rédaction claire et intelligente.

- Rien à dire sur la lecture agréable : rédaction concise, notes explicatives vraiment explicatives, historique restitué pour l'essentiel. On suit sans difficulté l'évolution du dossier, on identifie les acteurs.

- les propositions sont énoncées clairement et  argumentées.

Les épines : les obsessions, les malaises, les manques.

- Google est décrit à la fois comme un moteur, un acteur de la numérisation, une plate-forme. Dont acte.  Ce qui est plus troublant, c'est que le positionnement suit toujours le même chemin : Gallica par rapport à Google ( améliorer l'interface, le moteur en page 7). Dans cette urgence, je regrette le manque de recul sur la matière  objet de la numérisation : quoi numériser? Pour qui ? Pour quel usage outre la conservation du patrimoine ? Et l'adhésion un peu courte aux choix de Google-moteur qui vont jusqu'à ce que je définirais comme une compromission, je cite : " la grande majorité des internautes, notamment le grand public, n'attend pas véritablement une éditorialisation des archives : elle veut trouver ce qui l'intéresse". On y reviendra car cette appréciation est vraisemblablement fausse.

- La question de l'indexation et de la structuration des données et métadonnées est évoquée et sauf à lire l'annexe d'Alban Cerisier (ce que je n'ai pas encore fait) les indications restent un peu vagues.

- La place des réseaux sociaux est réduite à la portion congrue, c'est la cerise geek sur le gâteau. Les observateurs du Web 2.0 tiennent actuellement un discours autrement plus étoffé sur le phénomène. Cette déclaration rejoint un autre écueil : la construction d'un grand TOUT au moment même où le Web fait la preuve de sa dissémination la plus totale. Disons qu'il peut s'agir d'une confusion entretenue par Google lui-même entre le travail d'un moteur (avec ses résultats) et la constitution d'un entrepôt unique "national".

- Google n'a pas fait la preuve de ses qualités de "numériseur". D'autres partenaires privés ont sans doute plus de qualités. Pourquoi les écarter sur ce point ? Si une véritable industrie de la numérisation ne voit pas le jour en France, comment assurer les déploiements futurs sinon en se retournant à nouveau vers le même ? Sans mettre en cause l'expertise de la BnF, où sera la compétence ( = transfert de savoir-faire) que demanderont les bibliothèques ?

Et les (autres) bibliothèques dans le projet ?

Très peu citées - si l'on excepte les bibliothèques nationales- les bibliothèques n'apparaissent jamais comme des acteurs majeurs de consultation et de prêt , et très peu comme des acteurs de la numérisation. La vision à nouveau jacobine du projet semble en pleine contradiction avec le discours sur les réseaux sociaux en tant qu'accélérateurs de l'accès. Les réseaux de bibliothèques publiques se modernisent, accueillent des millions de lecteurs, sont  à l'écoute des attentes, numérisent très régulièrement et travaillent en partenariat via notamment leurs agences régionales de coopération, leurs consortiums  et leurs associations professionnelles.

La note en bas de page 24 ( position révélatrice) dit bien que "un tel accès pourrait être monétisable [on parle ici des ouvrages que les éditeurs ne souhaitent pas  publier à nouveau sous forme papier] par exemple[...] soit au sein des bibliothèques, sous la forme d'abonnement." C'est faire peu cas de la chose : les abonnés des bibliothèques réclament de tels services, les apprécient et savent dire quelles sont leurs demandes. L'arbre Google "gratuité-résultats" cache à nouveau la forêt de la lecture publique dont la responsabilité relève des mêmes décideurs qui commandent ce rapport. Alors, à quand des licences nationales dont la mise en place devrait relever d'un financement privilégié via le grand Emprunt ?

On ne va pas déplorer la "coopération verticale descendante" : le rapport ne propose aucune mesure réaliste pour remédier à cette situation, sinon une centralisation "verticale" des moyens.

Enfin, grande contradiction entre les intentions vertueuses qui consistent à ouvrir les portes de la BnF aux bibliothèques qui veulent numériser selon ses propres critères et sur marchés publics d'Etat (les juristes en discuteront plus tard dans le cadre de l'autonomie des collectivités locales) et la possibilité de qualifier le patrimoine écrit par le travail des milliers de bibliothécaires, dont c'est - quelque part- le métier. Parce que les seules communautés intéressantes se sont développées en dehors des grands systèmes et que l'impossibilité d'intégrer zazieweb dans un réseau de coopération est un exemple cruel et pas si lointain.

Sur ce point-là, les "nouvelles fonctionnalités simples d'utilisation mais innovantes" (page 29) qui seraient proposées ne correspondent pas au projet des bibliothèques qui disséminent, prennent place sur les réseaux sociaux et suscitent des communautés de proximité, si modestes soient-elles.

Créer ou recréer le grand TOUT (on parle aussi de mettre en oeuvre un moteur très performant) qui répondrait à toutes les attentes ne va pas dans le sens de l'Internet aujourd'hui : accès, oui, par un référencement solide (c'est le rôle des moteurs) mais surtout "donner la main" aux internautes qui savent indiquer les bons chemins quand les bibliothécaires ouvrent assez grand les portes de leurs bibliothèques numériques. Lesquelles se dessinent comme des espaces complémentaires et indissociables désormais de leurs lieux d'accueil.

edit  à la fin de la rédaction de ce billet : sans partager totalement les analyses d'Affordance , j'y souscris sur bien des points. Et notamment celui-ci : soulever la question du partage de l'indexation et du référencement (au sens bibliothéconomique) renvoie directement à la légitimité d'un réseau de lecture publique que ni Google ni le Gallica nouveau ne remplaceront.

 

 

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